L’auteur et activiste palestinien Salameh Kaileh: Leçon de démocratie

  Intellectuel marxiste né en Palestine, arrêté à plusieurs reprises en Syrie, puis déporté vers la Jordanie après avoir vécu à Damas pendant 30 ans, Salameh Kaileh se considère comme un citoyen arabe tout court. Un auteur et activiste qui croit en toute sorte de révolution contre le capitalisme.

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Hana Afifi 30-01-2013

 Dans un coin du fameux Café Riche, au centre-ville cairote, s’installe Salameh Kaileh, aux cheveux blancs lisses, d’un air calme et sérieux. Après avoir dégusté son café, il s’apprête à se lancer dans une conversation passionnée autour de son histoire et sa pensée. Cet intellectuel palestinien s’est identifié au marxisme à un moment où l’air du temps était pour le « rebond arabe ». Il explique que lorsque la défaite de 1967 a eu lieu, une conscience politique se formait chez les peuples arabes ainsi que dans la résistance palestinienne face à l’impérialisme. C’est là que Salameh Kaileh a commencé à lire sur les différents modes de pensées. Il décrit le marxisme comme étant « la théorie qui offre une rationalisation différente, à même de conduire à un développement ». Kaileh est concerné par les intentions derrière ces modes de pensée. Pour ce, il apprécie le fait que le marxisme « offre un nouveau mode de pensée et non pas de slogans ». Mais « les circonstances ont guidé plusieurs personnes vers une gauche qui essaie de produire le marxisme d’une manière superficielle ».

Quant à lui, ses lectures ont fait en sorte que ses croyances soient le fruit d’une conviction profonde. Kaileh était satisfait de la pensée marxiste, mais il pense toujours que ce qui reste c’est le travail organisé en tant que parti. En d’autres mots : l’application de la théorie. « La démocratie doit être appliquée au sein des régimes socialistes », affirme Kaileh, toujours d’un air passionné, chargé d’espoir. Il s’explique ensuite disant que la réalité des systèmes socialistes cherche avant tout le développement de la société, faisant en sorte que l’intérêt du peuple soit une priorité. Kaileh rejette ce que pensent d’aucuns, avançant que la démocratie n’est guère possible dans les pays où le peuple n’est pas suffisamment éduqué. Au contraire, il pense que petit à petit, le peuple apprendra ce que signifie la démocratie ; il comprendra que « le pays ne peut devenir démocratique qu’à la suite du développement général du pays, surtout en ce qui concerne le côté industriel. L’Europe n’est devenue démocratique qu’après deux siècles de révolutions », dit-il calmement. Salameh Kaileh parle avec détermination. C’est vraiment le militant et révolutionnaire de gauche ; il apprécie profondément le rôle des intellectuels, mais seulement ceux qui sont en contact avec les gens. Et d’expliquer : « L’intellectuel qui se trouve proche des gens doit développer leur conscience. C’est là le rôle des penseurs ». Puis, il poursuit d’un air spontané son discours sur l’importance de ce rôle, insistant sur le contact avec les personnes déjà présentes et mobilisées sur le terrain et non pas avec l’élite ou la gauche isolées. En fait, pour lui, le travail concret sur le terrain mène à des résultats plus rapides, allant de pair avec le temps et les revendications révolutionnaires. « Les écrivains doivent contribuer à la conscientisation politique », dit-il.

Kaileh a écrit en arabe de nombreux ouvrages dans le domaine du marxisme, du nationalisme arabe, de la question palestinienne, entre autres. Parmi ses livres figurent en tête de liste Les Arabes et la question nationale en 1989, Une Critique du marxisme traditionnel, paru en 1990, L’Impérialisme et le pillage du monde, paru en 1992, Socialisme ou barbarie en 2001, Les Problèmes du marxisme dans le monde arabe en 2003 et Les Problèmes du mouvement nationaliste arabe, en 2005. Le nationalisme et la résistance arabes ont toujours subi un certain nombre de critiques, mais celles de Kaileh a toujours été de gauche, visant à la construction d’un nouveau mouvement de libération de gauche qui puiserait dans l’héritage du marxisme et du communisme. De quoi aiguiser parfois la vigilance de ses alliés.

La résistance dont parle l’auteur ne concerne pas uniquement la Palestine, la Syrie ou l’Iraq, car Kaileh est en conflit avec l’impérialisme et le capitalisme partout là où ils se trouvent. Son identité n’appartient pas à un seul de ces trois pays, mais à tous. Car l’intellectuel de gauche confirme fièrement : « Je me considère avant tout comme un citoyen arabe ». D’ailleurs, il fait le lien entre la cause palestinienne et toutes les révolutions arabes, expliquant que les citoyens de cette partie du monde sont désormais conscients de l’impact de l’oppression sioniste et américaine exercée sur eux. L’oppression qu’ils vivent dans leur propre pays fait partie intégrante d’ une oppression plus large que leur impose l’Oncle Sam. C’est pourquoi, par exemple, les révolutionnaires égyptiens, analyse-t-il, appelaient Moubarak « l’agent des Américains ».

A ses yeux, l’urgence de la résistance est née avec la défaite de 1967, donc à l’époque où il faisait ses études à Bagdad et à l’époque aussi où il s’est joint (en 1973) au mouvement palestinien de Fatah (mouvement de libération nationale palestinien). Celui-ci a d’ailleurs connu sa véritable expansion après la défaite de 1967 ; sa lutte armée a rendu l’espoir à des millions de personnes dans le monde arabe sur la possibilité de la résistance. Progressivement, les élites traditionnelles ont vu s’éroder leur hégémonie sur le champ politique, dans ce contexte des années 1970. Trois années plus tard, Kaileh était poursuivi par les autorités israéliennes, et donc le jeune militant ne pouvait plus revenir en Palestine. « Je pense que le nationalisme arabe reviendra de manière forte maintenant », prononce-t-il avec nostalgie, mais aussi d’un regard appuyé. Kaileh n’est pas le seul à se considérer comme un citoyen du monde arabe, il dit avoir rencontré beaucoup de jeunes gens ayant la même conviction, faisant le lien entre toutes les révolutions arabes actuelles. Car le sort de ces pays et leur devenir politique sont étroitement liés. « Les pays occidentaux traitent les pays arabes comme une seule région, comme un tout qu’ils essaient de démanteler », affirme-t-il. Mais le fait d’être citoyen arabe implique aussi d’autres réalités : on peut tous se retrouver en prison à n’importe quel moment. Kaileh fait allusion à son expérience dans les prisons syriennes, il sourit et évoque d’un humour subtil ce qui s’est passé et comment il a dû passer son temps à lire et à écrire, au lieu de s’étaler sur les conditions épouvantables de son incarcération.

D’un ton à la fois sérieux et affectueux, il continue : « Ce qui m’a vraiment peiné, c’est mon expulsion de la Syrie depuis mon arrestation (…) J’étais parmi ceux qui ont toujours dit qu’il y aurait une révolution en Syrie ».

Kaileh a été arrêté chez lui à Damas, sans explication, le 24 avril 2012, à 2h du matin. On lui a confisqué son ordinateur, puis il a été gravement torturé en cellule, insulté et raillé à cause de ses origines palestiniennes. Il a reçu les pires coups en représailles à un slogan dans une brochure trouvée chez lui : « Pour libérer la Palestine, le régime syrien doit tomber ». A l’hôpital militaire, il a été enchaîné à un lit par les mains et les pieds, privés de soins médicaux malgré sa maladie. Cependant, il trouve que ce genre de souffrance ne fait que renforcer les révolutionnaires, accentuant leur persévérance à se débarrasser de leurs bourreaux. Le problème réside, selon lui, en l’opposition qu’il critique pour différentes raisons : le Conseil national syrien (opposition surtout extérieure) et le Conseil de coordination nationale (opposition surtout intérieure) ne représentent pas les masses révolutionnaires. Bref, comme il le dit bien dans l’un de ses articles : « Damas est pris entre le front intérieur et le front extérieur ».

Puis l’optimisme revient à la surface. « Le peuple s’est mobilisé, donc l’Etat est devenu faible » ; Kaileh y croit dur comme fer. Il pense que le capitalisme est en train de mourir et qu’il est temps que les personnes qui ne s’intéressent qu’à leurs propres intérêts et dominent les régimes en place depuis une éternité, tombent. Kaileh ne parle pas des Arabes seulement. Il a une forte conviction que tout pays sans révolution, de par le monde, en vivra une. « Je suis tout à fait contre la théorie de conspiration. La révolution syrienne n’est pas le fruit d’un complot. Il s’agit là d’une analyse superficielle de la situation. Le peuple est vraiment entré en conflit avec Assad pour changer le régime ». D’autres pays suivront, c’est l’effet boulede- neige. Aussi, c’est l’aspect universel de la pensée de Kaileh. Car, selon lui, le capitalisme est en crise depuis 2008, il tire à sa fin. Les Etats-Unis sont en train de reculer et l’Europe s’effondre. Kaileh répète sans cesse qu’il faut un changement complet d’ordre économique, afin d’édifier un pays démocratique. Il s’avère très optimiste quant à la révolution syrienne, malgré tout. « Le peuple ne reviendra pas au bercail ; il ne rentrera plus à la maison sans réaliser ses principales revendications », dit-il. On ne peut plus faire marche arrière. Salameh Kaileh parle de la révolution en termes d’une « victoire attardée ». Il croit fondamentalement en la pensée marxiste, et donc à la détermination des peuples à prendre en main le futur de leurs pays. Et même, lorsqu’il se montre très critique à l’égard de la gauche arabe, c’est parce qu’elle a souvent adopté une approche « suiviste », s’accrochant à des forces sociales plus importantes comme les mouvements nationalistes arabes et le Baas. De quoi avoir fini par discréditer la gauche marxiste lorsque ses forces politiques sont arrivées au pouvoir. Sa détermination, ses propos passionnés et précis sont le produit d’un immense activisme.
Jalons :

1955 : Naissance à Birzeit (Cisjordanie).

1967 : Etudes universitaires à Bagdad.

1976 : Recherché par la police en Israël.

1979 : Diplôme en sciences politiques à l’Université de Bagdad.

1992 : Arrestation en Syrie.

2000 : Sortie de prison.

24 avril 2012 : Arrestation en Syrie.

17 mai 2012 : Déportation en Jordanie après sa libération

Source: Al-Ahram

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